13 juillet 2008
Le Coran n'a pas aboli l'esclavage mais...
Le Coran n’a pas aboli l’esclavage mais…
Pourquoi lit-on dans les Mille et une nuits que les notables, les princesses, et la haute société étaient servis par des esclaves hommes et femmes sur lesquels on ne s’attarde pas ? Comment ces contes pouvaient-ils faire état d’histoires d’eunuques noirs, c'est-à-dire d’esclaves à qui on a coupé le sexe ? Pourquoi un poète comme Abu Nawas possède-t-il une djariya (« esclave femme) et un ghulâm (homme) avec lesquels il entretient librement un commerce sexuel ? Pourquoi Soliman le Magnifique se faisait-il garder son harem par des eunuques blancs et noirs ? Pourquoi ce pieux personnage ne craignait-il pas Dieu en coupant la langue à ses bostandjis (bourreaux esclaves) ? Pourquoi le grand roi marocain, Moulay Isma’îl, se faisait-il protéger par une armée d’esclaves importés d’Afrique ? Et surtout, d’où venaient ces serviteurs blancs et noirs ? Sont-ils allés à Istanbul, à Baghdad, à Damas, à Méknès par envie de tourisme ? Ont-ils préférés quitter leur famille, leurs parents, leur village, leur société, afin d’« émigrer » vers ces pays, en traversant (pour les noirs) le Sahara aride et périlleux, pour se retrouver au final sous la coupe de maîtres étrangers ? Sont-ils allés se vendre eux-mêmes pour être châtrés, ou pour avoir la langue coupée, et rentrer ainsi au service du sultan ou du calife ?
Le vocabulaire arabe est particulièrement riche pour désigner ces différentes catégories des sans-liberté : ‘abd, ‘abîd, riqq, raqîq, jâriya, jawârî (réservé aux esclaves femmes), ghulâm (réservés aux jeunes esclaves hommes), raqba (mot coranique qui signifie « nuque » ou « tête »), zandj ou aswad (noir, venant à signifier « esclave »), mamlouk (« possédé »), khaddam (serviteur domestique), etc. L’expression la plus générique qui les désigne toutes prend source dans le langage imagé du Coran : ma malakat aymanoukoum (« ce que votre droite a possédé »).
Alors, voyons ce que le Coran dit de l’esclavage… L’a-t-il vraiment aboli, comme on l’entend souvent ? Si tel est le cas, pourquoi l’esclavage a-t-il continué en terre d’islam pendant et après le Prophète ?
Un mythe tenace
On ne peut pas avoir une discussion sur l’esclavage en islam sans entendre citer le cas réputé exemplaire de Bilâl al-Habachi, esclave noir d’abord possédé par Abu Bakr et affranchi par lui, qui choisit ensuite de servir le Prophète. Mohammad (sws) s’attacha donc le service de Bilâl, mais en arrivant à Médine, il décide de faire de lui le premier muezzin de l’islam. Geste certes d’une grande portée symbolique. Mais comme on le verra, aussi important soit-il, cet acte n’est pas une abolition de l’esclavage. Bilâl l’Abyssinien n’est pas libéré par le Prophète à Médine, mais par son compagnon Abu Bakr à la Mecque. Le Prophète n’a fait que le promouvoir à un rôle social distingué, du fait de sa qualité de musulman. Sa promotion sanctionne donc sa foi, pas sa qualité d’être humain. La différence du point de vue qui nous intéresse est immense.
L’ordre de la création
Selon le Coran, Dieu a créé l’univers et y a mis chaque être à sa place. L’humanité et les djinns ne sont créés que pour adorer Dieu. Aussi Dieu est le maître de l’homme, tandis que l’homme est l’esclave de Dieu (la racine de ‘ibâd, les hommes, est la même que celle qui sert à former le mot esclave et le mot ‘ibâda, prière et adoration de Dieu). Le péché par excellence de la créature humaine est de vouloir être l’égale de son Créateur.
Mais la hiérarchie des êtres de s’arrête pas là. Dieu Tout-Puissant a voulu une inégalité parmi les hommes et vouloir introduire une égalité parfaite relève d’un acte qui contrarie sa volonté :
« Dieu a favorisé certains d’entre vous plus que d’autres dans la répartition de ses dons (XVI : 71) ____________ « Il vous a proposé une parabole tirée de vous-même |
" وَاللّهُ فَضَّلَ بَعْضَكُمْ عَلَى بَعْضٍ فِي الْرِّزْقِ فَمَا الَّذِينَ فُضِّلُواْ بِرَآدِّي رِزْقِهِمْ عَلَى مَا مَلَكَتْ أَيْمَانُهُمْ فَهُمْ فِيهِ سَوَاء أَفَبِنِعْمَةِ اللّهِ يَجْحَدُونَ" (النحل، 71) ______ " ضَرَبَ لَكُم مَّثَلاً مِنْ أَنفُسِكُمْ هَل لَّكُم مِّن مَّا مَلَكَتْ أَيْمَانُكُم مِّن شُرَكَاء فِي مَا رَزَقْنَاكُمْ فَأَنتُمْ فِيهِ سَوَاء تَخَافُونَهُمْ كَخِيفَتِكُمْ أَنفُسَكُمْ كَذَلِكَ نُفَصِّلُ الْآيَاتِ لِقَوْمٍ يَعْقِلُونَ" (الروم ، 28) |
Aussi, l’une des manières de renier (djouhoud) le Maître des univers consiste à ignorer cette inégalité. Le Miséricordieux n’a pas gratifié l’esclave et l’homme libre des mêmes bienfaits et ceci est un ordre naturellement voulu par Lui.
Les apologistes de l’islam qui arguent que la traduction par « esclave » de ma malakat aymanoukoum n’ont à mon avis pas tout à fait tort (cf. conclusion plus bas). Littéralement, cette expression signifie « ce que vous possédez par la droite » ou « ce que votre droite a possédé ». Il n’en demeure pas moins qu’elle est indéniablement appliquée à des êtres humains qui sont censés être « possédés » par un « propriétaire » que le texte ne nomme pas (autrement que par « croyants » ou « musulmans »). La réalité donc ainsi désignée, même si elle était naturellement vécue et acceptée par ceux qui la subissaient, rentre bien dans la définition de que nous appelons globalement « esclavage », même s’il s’agit d’un esclavage spécifique à cette époque.
En cas de meurtre, la valeur de la vie des êtres humains n’est pas égale selon le texte divin. La Loi du Talion – la punition est identique à l’offense – qu’il prescrit (II : 178) veut qu’on ne compense pas la vie d’un homme libre par celle d’un esclave ou celle d’une femme parce que ces vies ne se valent pas. Au contraire, les croyants sont conviés à ne mesurer la vie d’un homme libre qu’avec celle d’un homme libre, celle d’un esclave qu’avec celle d’un autre esclave, celle d’une femme qu’avec celle d’une femme. Les statuts sont ainsi bien différenciés :
" يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُواْ كُتِبَ عَلَيْكُمُ الْقِصَاصُ فِي الْقَتْلَى الْحُرُّ بِالْحُرِّ وَالْعَبْدُ بِالْعَبْدِ وَالأُنثَى بِالأُنثَى فَمَنْ عُفِيَ لَهُ مِنْ أَخِيهِ شَيْءٌ فَاتِّبَاعٌ بِالْمَعْرُوفِ وَأَدَاء إِلَيْهِ بِإِحْسَانٍ ذَلِكَ تَخْفِيفٌ مِّن رَّبِّكُمْ وَرَحْمَةٌ فَمَنِ اعْتَدَى بَعْدَ ذَلِكَ فَلَهُ عَذَابٌ أَلِيمٌ " (البقرة ، 178)
« Ô vous qui croyez ! La loi du Talion vous est prescrite en cas de meurtre : l’homme libre pour l’homme libre, l’esclave pour l’esclave, la femme pour la femme (…) » ( Coran, II :178)
Si l’on reconstruit donc la hiérarchie de la création selon les versets cités, on aboutit à une pyramide de statuts inégaux qui ressemble à la suivante :
Dieu
L’homme / le djinn
L’esclave
Dieu est maître de l’homme libre, qui est lui-même maître de l’esclave. Aussi, en vertu de cette inégalité rigoureusement instituée, l’esclave n’est pas concerné par l’héritage et son témoignage ne vaut rien. Seul l’homme libre a droit à ces privilèges, qui lui sont octroyés par le Seigneur comme autant de gratifications (ni’ma). A aucun moment du texte le Coran ne condamne, ni n’abolit l’esclavage.
Le traitement réservé à l’esclave : al ihsân
Si le Coran n’a pas libéré l’esclave, il a néanmoins longuement insisté pour qu’on le traite humainement et avec bonté. L’ihsân qui est dû à l’eسclave est le même, nous dit le texte, que celui qui est dû aux parents, aux voisins et aux orphelins. Les recommandations de la sourate des femmes sont explicites :
« Adorez Dieu ! Ne lui associez rien ! |
" وَاعْبُدُواْ اللّهَ وَلاَ تُشْرِكُواْ بِهِ شَيْئاً وَبِالْوَالِدَيْنِ إِحْسَاناً وَبِذِي الْقُرْبَى وَالْيَتَامَى وَالْمَسَاكِينِ وَالْجَارِ ذِي الْقُرْبَى وَالْجَارِ الْجُنُبِ وَالصَّاحِبِ بِالجَنبِ وَابْنِ السَّبِيلِ وَمَا مَلَكَتْ أَيْمَانُكُمْ إِنَّ اللّهَ لاَ يُحِبُّ مَن كَانَ مُخْتَالاً فَخُورا " (النساء ، 36) |
De même, les pouvoirs du maître ne sont pas illimités. Par exemple, il n’a pas le droit de contraindre son esclave à la prostitution. Mais en insistant sur ce traitement indulgent, le texte reconnaît implicitement la légitimité de l’esclavage, ou de la forme très particulière d’esclavage qu’on pratiquait à son époque.
Cependant, une recommandation de taille, celle par excellence qui distingue le Coran en ce domaine, consiste en ce que le maître est encouragé (mais non obligé) à affranchir son esclave si celui-ci le lui demande :
« Ceux qui ne trouvent pas à se marier rechercheront la continence jusqu’à e que Dieu les enrichisse par sa faveur. Rédigez un contrat d’affranchissement pour ceux de vos esclaves qui le désirent si vous reconnaissez en eux des qualités et donnez leur des biens qu Dieu vous a accordés. Ne forcez pas vos femmes esclaves à se prostituer pour vous procurer les biens de la vie de ce monde alors qu’elles voudraient rester honnêtes (…) » (XXIV : 33) |
" وَلْيَسْتَعْفِفِ الَّذِينَ لَا يَجِدُونَ نِكَاحاً حَتَّى يُغْنِيَهُمْ اللَّهُ مِن فَضْلِهِ وَالَّذِينَ يَبْتَغُونَ الْكِتَابَ مِمَّا مَلَكَتْ أَيْمَانُكُمْ فَكَاتِبُوهُمْ إِنْ عَلِمْتُمْ فِيهِمْ خَيْراً وَآتُوهُم مِّن مَّالِ اللَّهِ الَّذِي آتَاكُمْ وَلَا تُكْرِهُوا فَتَيَاتِكُمْ عَلَى الْبِغَاء إِنْ أَرَدْنَ تَحَصُّناً لِّتَبْتَغُوا عَرَضَ الْحَيَاةِ الدُّنْيَا وَمَن يُكْرِههُّنَّ فَإِنَّ اللَّهَ مِن بَعْدِ إِكْرَاهِهِنَّ غَفُورٌ رَّحِيمٌ " |
Ainsi, l’affranchissement de l’esclave reste à l’entière discrétion de son propriétaire. C’est à ce dernier de juger si son serviteur présente les qualités (ou la bonté) nécessaires à sa libération. Point de liberté donc si le maître n’est pas d’accord, et point de loi qui l’oblige à le faire. Au contraire, il y’en a une qui lui permet de garder son serf sous la servitude. Ceci dit, l’exhortation à l’affranchissement est menée par des moyens puissants et bien des hadiths le présentent comme une action capable d’expier les plus grands péchés du croyant. Le Coran pousse même le propriétaire à dépenser de ses propres biens au bénéfice des esclaves en les libérant. Curieuse attitude qui maintient l’esclave dans un statut inférieur, qui réprouve l’égalité, mais qui pousse en même temps à son affranchissement et à son traitement humain, sans jamais décréter son abolition.
Seuls les esclaves musulmans des deux sexes sont autorisés à se marier légalement avec un homme libre. Les esclaves non musulman(e)s ne peuvent évidemment contracter un mariage avec un(e) musulman(e). Cependant, le maître d’une esclave a le droit de la prendre sexuellement pour en jouir, sans être contraint à quoi que ce soit, même pas à la prendre comme épouse :
« A l’exception des hommes chastes (29), qui n’ont de rapports qu’avec leurs épouses et avec leurs esclaves [ou captives de guerre], ils ne sont donc pas blâmables (30), tandis que ceux qui en convoitent d’autres sont transgresseurs (31). » |
" وَالَّذِينَ هُمْ لِفُرُوجِهِمْ حَافِظُونَ{29} إِلَّا عَلَى أَزْوَاجِهِمْ أَوْ مَا مَلَكَتْ أَيْمَانُهُمْ فَإِنَّهُمْ غَيْرُ مَلُومِينَ{30} فَمَنِ ابْتَغَى وَرَاء ذَلِكَ فَأُوْلَئِكَ هُمُ الْعَادُونَ{31} " |
Les principes de cette inégalité des êtres sont donc étayés par une répartition des privilèges accordés aux uns à l’exclusion des autres. Evidemment, un(e) esclave n’a aucun droit sur le physique de son maître, cela va de soi. Mais surtout, la femme du maître, contrairement à son mari qui peut prendre sexuellement celles qui lui plaisent parmi les esclaves et les captives, n’a pas le droit de prendre sexuellement un esclave ou un captif. Ce privilège est celui de l’homme croyant, à qui vraisemblablement appartient et l’épouse, et l’esclave femme et l’esclave homme. Une petite comptabilité, en fonction du droit à l’héritage, du témoignage et du droit sexuel, peut nous donner une idée approximative de la hiérarchie sociale selon le Coran.
Privilèges |
L’homme libre |
La femme libre |
L’esclave (h/f) |
Héritage[1] |
+ (1 part) |
+ (½ part) |
– (½ ?) |
Témoignage |
+ (1 valeur) |
+ (½ valeur) |
– (0) |
Droits sexuels matrimoniaux |
+ (4 épouses) |
+ (1 époux) |
+ (1 époux/se) |
Droits sexuels sur les captives |
+ (sur toutes) |
– (0) |
– (0) |
Le tableau ci-dessous nous dit que celui qui cumule le plus de privilèges (+), c’est l’homme libre, qui peut à la fois devenir maître, prétendre à une part complète d’héritage, au témoignage valide et aux droits sexuels à la fois sur ses épouses et ses captives. Celui, à l’opposé, qui cumulent les désavantages (–) est évidemment l’esclave, privé d’abord de liberté, ensuite, du témoignage, et des autres droits dont jouit son propriétaire, mais pouvant quand même prétendre (semble-t-il) à la moitié de l’héritage (clause à relativiser puisqu’il est lui-même la propriété de quelqu’un d’autre). La femme semble se situer entre les deux : la valeur récurrente chez elle est ½, tandis que celle qui revient chez l’esclave est 0, alors que le maître se réserve le tout. Par ailleurs, l’esclave (surtout femme) est à vrai dire épousée, elle n’épouse pas : le croyant pauvre, qui ne peut payer une dot pour s’unir à une musulmane libre, est ainsi autorisé à s’unir à une captive ou esclave (XVII : 25).
L’évocation voilée de la castration au verset XXIV : 30 est autrement plus inquiétante. Non seulement le Coran ne condamne pas la castration, mais ce passage semble la tolérer et la reconnaître comme pratique. Il est dit en effet que les femmes (libres s’entend) ne doivent montrer leurs atours qu’à leurs enfants, à leurs « esclaves », etc. mais aussi « à leurs serviteurs mâles incapables d’actes sexuels » "غَيْرِ أُوْلِي الإِرْبَةِ مِنَ الرِّجَال". Comment ne pas voir des eunuques, c'est-à-dire des esclaves châtrés (sur lesquels on a pratiqué une ablation des testicules et du sexe) devenus incapables de « besoins » sexuels dans cette expression ?
Le fiqh et l’esclavage
Le fiqh (exégèse et jurisprudence musulmanes) a promu des règles rigoureuses qui s’appliquent au statut de serf. Par exemple, les peines qui s’appliquent à l’esclave sont de moitié réduites (ce qui peut paraître comme un avantage, s’il ne consacrait pas l’inégalité). Au niveau vestimentaire, les femmes esclaves sont empêchées de paraître dans les tenues pudiques réservées aux musulmanes et sont, par suite de cette discrimination, dispensées du « voile » (ou de ce qui lui tient lieu). Des auteurs prestigieux ont rédigé des traités ou des textes qui enseignent comment acheter des esclaves au marché sans se faire avoir. Le grand Ibn Khaldûn a prodigué au début de la Muqadima (Introduction au Livre des exemples) quelques conseils succincts dans ce sens. Ibn Bûtlân (mort en 1063) a écrit une Rissala fî chary al ‘Abîd (« Epître sur l’achat des esclaves ») montrant quels critères il faut adopter pour éviter les pièges du marché et faire de « bonnes affaires » en matière d’achat d’esclaves. Les plus grands juristes ont fourni, au terme d’un idjtihad (« effort de compréhension et d’interprétation du Coran ») méritoire, un cadre juridique au commerce d’esclaves destiné à le réglementer et à le légitimer coraniquement. S’il n’y a pas de code spécifique à l’esclavage, les écrits des différents théologiens comportent souvent des sections et des sous-sections qui en traitent. Ainsi, l’imâm al-Chafi’i emboîte le pas à Sohnoun dans sa réglementation de l’achat et la vente des serfs. Mais la dissémination de ces écrits rend invisible l’arsenal juridique dédié à la traite des êtres humains. De ce point de vue, il manque un manuel qui puisse réunir toutes les parties en un seul volume.
Le statut de l’esclave est ambigu, car il est tantôt traité comme un adami, un être humain (bonté, bienveillance envers lui sont de mise), tantôt comme une marchandise soumise aux lois du commerce.
Il est interdit en principe de réduire un musulman en esclavage. Le seul cas où un musulman peut être esclave est celui où il est né de parents eux-mêmes esclaves. Toutefois, un esclave qui devient musulman ne s’affranchit pas automatiquement pour autant. Une autre originalité de cette jurisprudence est qu’un esclave peut acheter lui-même sa propre liberté, à condition qu’il en ait les moyens et sous réserve de l’accord de son maître : il est dit alors mukâtab. En revanche, il est moudabbar si son maître spécifie qu’à sa mort, l’esclave peut recouvrir la liberté. Un troisième statut fondé sur le Coran concerne les femmes. Une femme dit Oum walad (mère d’un enfant mâle) est ipso facto affranchie à la mort de son maître. Sa descendance conserve un walae (patronat) qui la lie à ses anciens maîtres.
Conclusion
Il est difficile de demander aux textes d’une religion de favoriser la laïcité, de condamner l’esclavage, de réprouver l’homophobie, de promouvoir la parité, la liberté d’expression et d’opinion et la protection de l’environnement, de prescrire l’égalité parfaite entre tous les hommes, quelque soit leur origine ethnique, linguistique, etc. C’est que les religions monothéistes sont étroitement liées au monde antique, étranger à ces valeurs. C’est que leur poser de telles questions relève d’un anachronisme monstrueux. Certains de ces acquis désormais universels datent d’il y a à peine 30 ans. Alors, comment voulez-vous qu’un texte de la fin du monde antique puisse les connaître ? Deux manières d’approcher les corpus me semblent disjointes et parfois contraires. Il y a d’abord celle de l’historien, qui cherche à percer le sens que tel ou tel passage avait au moment de sa révélation et la façon dont il a été utilisé par le Prophète lui-même. Cette approche historique tient à savoir ce qui s’est réellement passé à cette époque, en utilisant les outils de connaissance modernes, loin de tout souci de dénigrement ou d’apologie. Une deuxième approche est celle de l’herméneute moderniste qui cherche à découvrir dans le texte coranique lui-même des virtualités de sens jusque là pas ou peu exploitées, afin de proposer des interprétations du Coran qui sont plus compatibles avec les idées, les valeurs et les exigences de notre époque. L’herméneute, dont le travail est nécessaire, voire salutaire, est en quelque sorte un « révisionniste » dans le bon sens du terme. Son travail est rendu nécessaire par les siècles et les années qui sont passés et qui nous ont irrémédiablement éloigné des réalités que le Coran entendait régir. Son rôle est de concilier le texte avec les exigences de son époque. Le monde islamique a un besoin pressant de ces professionnels. Leur absence livrerait ses sociétés aux pires délires des intégristes ou aux dogmatiques et archaïques doctrines des conservateurs.
Les recommandations que le Coran adresse aux propriétaires d’esclaves, dans le sens de leur traitement humain et indulgent, sont indéniables. L’exhortation des croyants à affranchir les esclaves, au point de présenter cette action comme une expiation des péchés du maître est probablement une innovation audacieuse par rapport aux codes régissant l’esclavage dans l’Arabie préislamique. Les esclaves dont parle le Coran ne sont pas ceux qui travaillent dans les plantations de canne à sucre mais essentiellement des serviteurs domestiques et des captifs de guerre réduits à ce statut. Le nom même qu’il leur donne, qu’on peut traduire par les « possédés » (ma malakat aymanoukoum), montre que la réalité dont il est question est loin d’être celle des Antilles des siècles plus tard. « L’esclave » est en effet loin d’être une réalité permanente de tous les temps.
Il n’en demeure pas moins qu’un « possédé » de cette époque est privé de liberté. Un statut strictement inférieur lui est réservé, qui le prive des droits élémentaires octroyés à un musulman normal. Des mesures destinées à le discriminer d’un simple musulman sont édictés par les juristes sur la base des versets cités. Le Coran donne sans ambages au maître des droits sexuels sur son esclave femme. De même, l’assertion que l’islam ou le Coran a aboli l’esclavage des siècles avant son abolition en Europe est totalement fausse et n’a aucun fondement historique. Si tel était le cas, pourquoi donc les plus grands juristes de l’islam ont-ils codifié cette pratique ? Pourquoi un phénomène aboli par le Coran continue-t-il à exister massivement dans les sociétés musulmanes pendant et après le Prophète ? Non, loin d’abolir l’esclavage, le Coran a cherché à l’adoucir, à le rendre plus humain, tout en le réglementant, en le reconnaissant et en le fondant sur la volonté et l’ordre divins. L’évolution des sociétés arabes et islamiques a montré que ces passages du Coran ont été largement utilisés pour fonder une horrible traite négrière orientale et un commerce d’esclaves chrétiens mais aussi une importation durable de femmes des quatre coins de la terre pour alimenter les harems et les désirs des états musulmans. J’espère avoir le temps d’évoquer ces commerces florissants d’êtres humains à travers l’histoire des empires islamiques.
La volonté d’abolir le phénomène vient plutôt des réformateurs modernes qui cherchent dans le Coran, à la manière des herméneutes dont nous avons parlé, d’autres possibilités de sens plus égalitaires, plus conformes aux idées des Lumières européennes. Et ils ont raison de le faire, car mieux vaut tard que jamais. En revanche, ils n’ont pas raison de passer sous silence les siècles où les empires s’appuyaient sur une main d’œuvre servile. Pourquoi les cultures européennes seraient-elles les seules à remettre leur histoire en cause ? Les cultures musulmanes devraient aussi regarder leur passé en face, le critiquer et dénoncer ce qu’il comporte d’inacceptable. C’est une démarche plus que salutaire, à une époque où des mouvements fanatiques tendent à revivifier tel quel ce passé.
[1] Sur l’héritage, il faut souligner que le droit des femmes à l’héritage est affirmé (IV: 7), ce qui est une avancée, mais seul le verset IV : 12 semble pencher vers l’égalité des hommes et des femmes, alors que tous les autres approuvent le principe 1 homme = 2 femmes, notamment IV : 176 de la même sourate. Quant au témoignage, il est vrai que le verset cité vise certains témoignages spécifiques (commerce, meurtres, etc.). Il n’en demeure pas moins qu’une égalité au sens moderne ne souffre pas de ces nombreuses exceptions (à l’avantage de l’homme).
Note :
Ceci n’est rien d’autre qu’une façon de soumettre à la raison critique un texte religieux vieux de plusieurs siècles. C'est une manière de refuser le tabou et d'examiner sans complaisance sa propre histoire sociale et culturelle. Je tiens absolument à préciser que les musulmans contemporains ne sont pas esclavagistes comme essayent de le prouver les sites racistes. Les parties de texte ici évoquées sont généralement obsolètes. Les musulmans contemporains, mis à part quelques groupuscules théocratiques ou fascistes, soit les ignorent, soit les réinterprètent dans un sens favorable à l’abolition de l’esclavage. Cette réflexion est donc purement historique et philologique et ne doit pas induire en erreur quand à la nature de l’islam ou des musulmans actuels, dont je fais partie. Il n’en demeure pas moins que l’esclavage n’a pas encore disparu de la surface terrestre, en dépit des condamnations musulmanes et autres dont il a fait l’objet.
26 juin 2008
Gouguenheim et l'islam : l'humanité non grecque entend-elle (la) raison ?
Gouguenheim et l'islam
l'humanité non grecque entend-elle (la) raison ?
Tout d’abord, je voudrais m’excuser auprès de mes lecteurs de mon absence prolongée, due à des soucis administratifs. J’essayerais d’assurer plus de présence, au moins deux posts par mois. Peut-être me faudrait-il aussi changer de genre, pour écrire plus court ; mais là je ne suis pas sûr de réussir ! 
Je voudrais vous parler de mon impression sur un livre qui a fait débat : Sylvain Gouguenheim, Aristote au Mont Saint-Michel, (Ed. Seuil, 2008). Notre cher 'Abd El Maakir , auquel nous renvoyons, en a longuement parlé, avec des références et un esprit corrosif et perspicace. Il m’a incité à le lire, ce que j’ai fait aujourd’hui à la Fnac, sans bien sûr trouver intéressant de le finir. Mes remarques s’appuieront donc sur le chapitre 4 du livre, dont voici quelques perles :
· Il n’est pas difficile de saisir le chapelet d’énoncés qui exposent la thèse de monsieur S. Gouguenheim, puisqu’il est répété à satiété : « la Grèce créa l’esprit scientifique dont nous sommes les héritiers » (p. 137). « Si l’exercice de la raison est universel, la pratique du raisonnement démonstratif est née en Grèce » (p. 140). Or, « les Chrétiens d’Europe ne pouvaient que se sentir les héritiers de la Grèce » (p. 127) tandis que la pensée grecque « représentait un monde radicalement étranger à l’Islam » (p. 127).
Curieuse définition de « l’esprit scientifique » ! A l’origine de tout ce qui pense était la Grèce est non seulement le leitmotiv de nos manuels scolaires, mais également de tous les ethnocentrismes « occidentalistes ». Platon et Aristote, auxquels on réduit la Grèce Ancienne, seraient le début de tous les rationalismes, et tout ce qui n’est pas touché par la grâce athénienne nage dans les ténèbres du dogmatisme, du fanatisme ou de la superstition. L’Inde, la Chine, le Japon, les cultures dites « sauvages », les sociétés paysannes qui n’ont pas lu Aristote, la prodigieuse aventure de l’hominisation, le vertige des humanités successives disparues dont nous parlent les paléoanthropologues, tout ça n’est qu’obstacle à la science et au rationalisme, avant que la Grèce ne vienne ouvrir les yeux à l’humanité. Ethnocentrisme, quand tu nous tiens ! La Grèce est un monde familier ou étranger (comme on voudra) à tout le monde, y compris à ceux qui l’ont mobilisé pour construire la sociodycée de leur suprématie technique et politique contemporaine !
· -- Quelle attitude a eu l’islam face à l’héritage grec (donc à l’esprit scientifique ;-) ? -- S.G : généralement de l’indifférence, mais aussi des « rejets radicaux », même si on peut signaler une réception positive « ultra-minoritaire » ; mais attention, avec des « adaptations » (entendre des déformations et des distorsions qui en faussent le sens).
Depuis quand un héritage intellectuel passe tel quel d’une génération ou d’une société à l’autre ? Il y a nécessairement adaptation et on peut assurément faire une histoire des usages que l’Europe fait de la Grèce philologique. Pour S.G., l’Europe est un frigidaire qui a su bien conserver la viande grecque, tandis que celle-ci s’est putréfiée en Orient, sous l’effet de la chaleur religieuse. Gouguenheim a dû rater l’anthropologie culturelle sur toute la ligne !
· Les savants qu’on appellle musulmans ne le sont pas en réalité. Ce sont des Persans (Avicenne, Tabari), des Syriaques, des Juifs et des Sabéens (p. 126). Tout ce monde n’était pas très nombreux. C’est vrai, il y avait quelques Arabes mais c’était « plutôt l’étude du Coran qui les accaparait » (p. 126). Quel pauvre sophisme ! C’est un argument éculé, ressassé par tous les racismes anti-arabes d’Internet. Mais bien sûr puisque l’empire islamique n’est pas ethniquement arabe ! Le monde arabe actuel est constitué de seulement 20 % d’ethniquement Arabes ! L’ossature des empires a beaucoup changé à travers le temps, en intégrant des groupes disparates (Sedjoukides, Persans, Turcs, Berbères, etc.). Qu’y a-t-il d’étonnant qu’un savant soit originaire de la majorité non-arabe (ethniquement) ? Veux-tu gommer la diversité ethnique, religieuse, linguistique du monde islamique M. Gougenheim ? Les Arabes ont été très minoritaires dans l’océan des peuples non arabes qui constituaient l’empire islamique. Mais qu’ils soient d’origine ethnique autre, ou d’une religion autre, tous ces gens ont vécu en pleine civilisation islamique. Alors, un historien professionnel ne verse pas dans ce genre de sophismes…
· Bayt al Hikma (Maison de la Sagesse) est une véritable « légende forgée par les admirateurs des Abbassides » (p. 134), dont ferait partie Arkoun. Le fameux calife Al Ma’mun n’a jamais été l’instigateur d’un « islam des Lumières » ; il ne s’est entouré que des gens du ‘îlm. Attention, ce mot ne signifie pas science (comme on le croit), mais sciences du Coran ! De même, kalam (jusqu’ici interprétée comme raison discursive), falsafa (transcription arabe du grec philo sophia) ne signifient pas ce qu’on croit. En réalité, il s’agit d’arguties religieuses, et la parole revient toujours en dernier à la foi et au Coran.
Que dire ? C’est pitoyable de tirer ainsi parti de la polysémie des mots désignant des notions philosophiques ! Mais bon Dieu, c’est le cas aussi en français et en grec ! Il n’y a pas deux définitions du mot philosophie qui concordent !
· Attention, ça c’est la meilleure !
Les systèmes linguistiques sont sous-tendus par les « structures de la pensée ». Ils sont « constitutifs de certains schémas mentaux d’expression et de représentation » (p. 136). Un gouffre sépare une langue sémitique d’une langue indo-européenne. « Notamment, dans une langue sémitique, le sens jaillit de l’intérieur des mots, de leurs assonances et de leur résonances, alors que dans une langue indo-européenne il viendra d’abord de l’agencement de la phrase, de sa structure grammaticale » (p.136).
1) Jamais personne n’a décrit, ni défini une « structure de la pensée ». Ca, c’est faire passer une idée clandestine en l’enrobant de langage ampoulé.
2) Ensuite, Gouguenheim ne réfère ici à aucun linguiste. Vous savez pourquoi ? Parce que de Saussure à Pottier, de Harris à Labov, personne n’a jamais entendu parler de « schémas mentaux » spécifiques à une langue, schémas qui emprisonnent les locuteurs dans des systèmes de représentations définis. 3) Or, en mélangeant entre langue (système de signes) et famille de langue (qui sont des classifications parfois discutables), G. a localisé la source du sens : c’est « l’intérieur des mots » chez les Sémites ! Tu es sûr Gouguenheim que ce n’est pas l’extérieur, ou le côté latéral ? Il faut arrêter de tromper les gens. Il existe quelque chose qui s’appelle la sémantique et qui situent le sens non pas à l’échelle du mot ou de la phrase mais à celle du texte, qui fait rentrer dans sa détermination le contexte historique, la globalité du texte, le genre de discours dont il relève, la situation d’énonciation et celle d’interprétation où il est employé. 4) il n’y a que chez les Indo-européens que « l’agencement » intervient dans le sens ? Intéressant ! Cela veut dire qu’en langue arabe أكل الحمار عشبا(l’âne a brouté l’herbe) et أكل العشب حمارا (l’herbe a brouté l’âne), c’est la même chose du point de vue du sens ! Bravo, cher historien ! 20/20 en linguistique ! Je te donnerai un demi-point de plus pour les notions ingénieuses de « résonance » et « d’assonance » ;-)
· On continue avec les langues :
La langue arabe « se prête magnifiquement à la poésie » (p. 136). Dotée d’un système « qui facilite la répétition de sons », « la langue arabe est une langue de religion, au sens étymologique du terme : elle relie, et ce d’autant plus que, au système des temps indo-européens (passé/présent/futur), elle oppose celui des aspects (accompli/inaccompli), qui facilite l’arrimage aux origines. En somme, les différences entre les deux systèmes défient presque toute traduction, tant le signifié risque de changer de sens en passant d’une langue à l’autre » (pp. 136-137).
Je veux pas être méchant, mais ça c’est digne des « busheries » qui font rigoler la planète. Je commence par la dernière phrase : 1) cher Gouguenheim, le signifié ne peut pas changer de sens, car il est le sens ! c’est le signifiant qui change de sens ; 2) Quand on traduit, on traduit un signe, une phrase, voire un passage de la langue source, par un signe, une phrase ou un passage de la langue cible. On ne traduit pas un signifié insaisissable ; 3) En arabe, le temps n’existe pas parce que les modalités de son expression ne sont pas les mêmes qu’en grec ? C’est très intéressant ! Cela veut dire qu’un Arabe ne peut pas parler du futur, de l’avenir. Bravo, avec félicitations du jury ! 4) Encore une fois, l’indo-européen n’est pas un « système linguistique » mais une classe, une famille qui comportent d’innombrables systèmes linguistiques tous différents, qui demandent tous traduction pour passer de l’un à l’autre ! 5) La traduction présente toujours des difficultés mais passer du grec au latin présente les mêmes difficultés que passer du grec à l’arabe. 6) Ah, l’arrimage aux origines ! Vous comprenez pas ? Cela veut dire que la langue arabe présente un défaut temporel, elle est orientée vers le passé (accompli/inaccompli) et donc les origines !
· La langue arabe est « insuffisante » pour exprimer des « notions abstraites ». 1) Bien sûr, la colonisation a aussi avancé que les « langues indigènes » étaient incapables d’abstraction et de logique. Simple coïncidence ?!! Elle a ajouté que le cerveau des colonisés était peu évolué, ce qui a induit son « retard » etc. ça vous rappelle rien au XIXème siècle ? 2) D’après Gouguenheim, il y aurait des langues de l’abstraction et de la philosophie (de l’intellect) et des langues de la poésie (de l’affect). Deux autres familles de langues, à rajouter à son palmarès linguistique, désormais trop riche !
L’un des contresens de ce livre consiste en son anachronisme monstrueux. Grosso modo, Gouguenheim reproche aux savants musulmans de n’avoir pas été laïques, oubliant que la laïcité (qu’il projette sur le monde grec) est une invention récente. S’ils étaient de vrais savants ou philosophes, ils auraient dû s’élever contre le dogme, le fanatisme et la supercherie de Mahomet ! Cela est exactement l’inverse de l’attitude de nos salafistes, qui s’étonnent de ce qu’un grand savant européen admiré d’eux n’ait pas embrassé l’islam. Comment se peut-il qu’il puisse être aussi intelligent, sans pourtant voir que la « vraie religion », c’est l’islam ? Un théocentrisme d’un côté, un athéocentrisme de l’autre. On peut peut-être reprocher aux musulmans actuels de manquer de laïcité, mais là, bon sang, on est au VIII-Xème siècle ! C’est normal, les Grecs n’avaient pas de monothéisme mais une cosmologie et une mythologie éclatées en plusieurs dieux et croyances ! Mais ces croyances qui donnaient forme à leur sentiment religieux ne les empêchaient pas de raisonner, pas plus que l’islam n’empêchaient les Arabes de le faire. C’est pourtant ce qu’essaye de démontrer Gouguenheim, pour qui l’usage de la raison, « élaboré par les Grecs », est inconciliable avec la prophétie, telle qu’élaborée par Mahomet (p. 151).
Avec une telle concentration sur un chapitre de bêtises orientées, qui doivent réjouir l’extrême droite, vous comprendrez pourquoi je ne suis pas allé au bout du livre…
Naravas
13 avril 2008
Débat sur la pédophilie maghrébine : ce que nous refusons de voir
Débat sur la pédophilie maghrébine
Ce que nous refusons de voir
Ce texte, écrit de manière emportée lors d’une polémique avec une adhérente à une association contre le tourisme sexuel, reflète à mon avis les cécités qu’on peut promouvoir sur la pédophilie maghrébine, du simple fait qu’on soit un maghrébin « culturellement bien formé » (pour paraphraser Chomsky). C'est que le phénomène n'est pas aussi universel qu’on le pense ; il se décline au contraire en fonction de la société spécifique qui le produit. L’association en question s’appelle SOS Morocco. Elle est constituée par « un groupe de Marocains, en majorité résidant en Amérique du Nord ». Leur mission consiste à « sensibiliser contre le tourisme sexuel de nos enfants, à mettre de l’avant les droits des enfants marocains à avoir une vie de dignité et de respect et à aspirer à un avenir meilleur. » Voici donc pourquoi j'ai refusé de signer leur pétition et en quoi consistent mes points de désaccord avec leur vision, par ailleurs bien intentionnée.
Je ne signerai pas, par énervement, par protestation contre ce déluge de bonne foi, de politiquement correct et de naïveté sociologique. Mais je rêve…
Comme si nos enfants étaient menacés par les étrangers qui viennent faire du tourisme chez nous. Non madame, la menace ne vient pas de l’ennemi extérieur, nos enfants sont menacés par nous, par les plus proches parents qui tournent autour d’eux, par leurs profs et leurs éducateurs !!! Et vous savez pourquoi ? Parce que nos hommes et nos femmes sont affamés sexuellement, parce que notre culture a plombé nos sexes, parce que l’Etat, la Famille et la Religion ont décrété le plaisir illégal et péché.
Nous n’avons pas de vrais pédophiles comme en Europe et en Amérique du Nord. Nos pédophiles sont des gens normaux qui se rabattent sur les enfants parce que toutes les portes du plaisir leur sont fermées. C’est faute de femmes pour les hommes et faute d’hommes pour les femmes que les uns et les autres se déportent vers des sexualités clandestines et déviantes ! C’est la terrible et extraordinaire famine sexuelle qui pousse les gens à se taper des enfants, faute de mieux. La collectivité elle-même ferme les yeux devant les abus d’enfants car elle (re)connaît plus ou moins consciemment sa responsabilité dans le phénomène : c’est elle, par les conditions dramatiques qu’elle a créées, qui condamne des millions d’adultes à vivre sans le sexe opposé.
C’est les vacances, faites un tour au Maroc et discutez avec les femmes. Vous tâterez leur détresse, leur misère physique et affective, le poids de la morale sociale conventionnelle qui pèse sur leur corps et ses possibilités de plaisir. La masturbation est un sport national, Madame ! Le Maghreb est le pays des regards affamés, hagards, pathologiques, farouches, parce que privés de tout ce que le plaisir sexuel a d’humain. Consultez les statistiques de Google et vous verrez ce que tapent comme requêtes nos frères et nos soeurs du Maghreb.
C’est une situation digne d’une aide humanitaire ! Il faut appeler l’ONU ! Croyez-vous que les Maghrébins cherchent l’émigration pour les seules raisons économiques ? Croyez-vous que le rush dans les cybercafés est dû à la consultation d’informations scientifiques ? Pensez-vous que l’importance de la parabole est dûe au sport et aux films d’aventures ?
Madame, votre association est fondée sur une erreur sociologique !
C’est pourquoi je n’y adhérerai jamais !
Le problème de la pédophilie est national, il vient des conditions dramatiques suscitées par notre culture autour du plaisir. Il vient de l’honneur octroyé à la virginité des femmes et de la gestion collective des organes et des activités sexuels.
Les étrangers sont statistiquement innocents !
Excusez moi mon emportement !
PS/
Crééz une association qui clamerait le droit de tout un chacun au plaisir et j’y adhérerai. Car un Marocain adulte qui a devant lui des possibilités d’affection, d’amour et de plaisir ne se rabattrait jamais sur un enfant !!!
C’est moi qui vous le dit !
Idem pour les femmes, dont on tait la pédophilie.
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Eclaircissements
Je suis désolé pour mon commentaire « passionnel » (comme vous dites) qui pourrait, je le comprends bien, être pris pour une attaque. Chacun son combat et je ne suis pas là pour discréditer le vôtre. En revanche, au-delà de mon emportement, je voulais souligner certains points qui, eux, me paraissent objectifs.
1) D’abord, il est très facile de dénoncer, de condamner les comportements que l’on combat. Je connais très peu de gens qui excusent la pédophilie ou le meurtre, tous les rejettent avec la dernière énergie. Mais cette attitude « normative » n’est pas suffisante sur le terrain. Il faudrait comprendre et décrire les mécanismes qui engendrent le fléau contre lequel on se dépense si l’on veut être un peu efficace dans la recherche des solutions. Cette autre attitude « descriptive » et « explicative », je crois l’avoir adoptée en situant la pédophilie dans le système qui la génère et sans doute la génèrera en permanence, malgré les indignations…
2) Supposer par exemple que seuls les hommes sont « pédophiles » est une erreur du sens commun. Tout comme supposer que seuls les hommes sont affamés sexuellement et que la prostitution est une solution au problème…
3) Ensuite, créer une association contre le « tourisme sexuel », c’est supposer que la menace d’abus sur les enfants vient principalement du tourisme, c’est-à-dire des étrangers. Et c’est cela le « politiquement correct » : il est bien vu au Maghreb de supposer que nos maux nous viennent de l’extérieur, de l’étranger, de l’ancien Colonisateur, et j’en passe. C’est le fantasme de la « main étrangère » qui permet surtout de nous éviter des remises en cause salutaires.
4) Or, j’ai trois reproches à faire à ce postulat :
a) c’est d’abord une contrevérité « qualitative ». Ceux qui connaissent le dossier de la pédophilie savent que la menace vient de là où les parents ne l’attendent pas : des gens au-dessus de tout soupçon, des proches, des cousins et cousines, des éducateurs, des enseignants, des animateurs de clubs de vacances, de tous ceux auxquels on confie sans arrières pensées nos bambins. C’est le cercle immédiat autour de l’enfant qui est le milieu naturel des pédophiles, pas celui des lointains étrangers.
b) C’est ensuite une contrevérité statistique. Ce n’est pas parce que France 3 a consacré une “Une” à ce sujet qu’il est le plus important, le plus lourd statistiquement, le plus urgent et le plus scandaleux. Un militant doit se méfier des médias. Or, vous le savez autant que moi, vous n’avez aucune statistique ! Mettons les chiffres les plus alarmants : 5 % (ce qui est énorme !) des 5 millions de touristes qui se rendent chaque années au Maroc pendant 1 mois en moyenne sont « pédophiles » et réussissent à trouver des proies. Mais que devrons-nous penser de la menace que font peser sur les enfants les 60 % de Marocain(e)s affamés sexuellement, vivant dans l’entourage immédiat, pendant onze mois (si l’on excepte le mois sacré du Ramadhan) ? Bref, je pense que la “pédophilie étrangère” n’est si importante que parce qu’elle occupe tout l’espace dans les médias. La pédophilie nationale, elle, n’est pas “vendable” pour les télés étrangères, elle est impensables pour les télés nationales, elle est ambiante et banale pour le commun des Maghrébins qui sont naturellement portés à la sousestimer, à l’excuser et à la tolérer, de par la nature même de leur système culturel. J’ai eu l’occasion d’entendre in situ des discours justificateurs du genre : “nous avons tous






